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L’Ukraine dans l’Union européenne ? Pas à crédit, pas à l’aveugle


L’Ukraine mérite-t-elle, un jour, d’adhérer à l’Union européenne ? La réponse ne peut être ni un réflexe sentimental, ni un automatisme géopolitique. La solidarité avec un pays agressé ne vaut pas certificat d’adhésion. L’Union européenne n’est pas une récompense militaire, encore moins une caisse de compensation pour les fautes, les soupçons et les risques que l’on refuse d’examiner.

L’Ukraine a obtenu le statut de pays candidat en juin 2022, à l’unanimité des Vingt-Sept. Mais un statut de candidat n’est pas une promesse d’adhésion. Le traité européen impose le respect de critères précis : démocratie, État de droit, droits fondamentaux, protection des minorités, économie de marché fonctionnelle et capacité à appliquer effectivement le droit de l’Union. L’adhésion finale devra elle aussi être approuvée à l’unanimité par les États membres.  

C’est précisément parce que l’Ukraine est engagée dans une guerre qu’il faut refuser les raccourcis. La compassion ne dispense pas de la vigilance. Elle la rend nécessaire.

Plusieurs affaires récentes devraient au minimum imposer un débat public sérieux. Le sabotage des gazoducs Nord Stream, d’abord, reste une affaire extraordinairement grave. Les autorités allemandes ont mis en cause des ressortissants ukrainiens et soupçonnent l’existence d’un groupe ayant utilisé un voilier pour déposer les explosifs. Mais l’implication directe de l’État ukrainien n’est pas établie publiquement : Kiev dément toute responsabilité et affirme que son enquête n’a trouvé aucun élément incriminant les institutions ou les responsables ukrainiens. 

La nuance n’est pas un détail. Elle sépare une enquête judiciaire d’une accusation politique. On peut exiger toute la lumière sur Nord Stream sans transformer des soupçons en verdict. Mais on ne peut pas non plus demander aux Européens de faire comme si cette affaire n’existait pas, alors qu’elle touche directement leurs infrastructures, leur sécurité énergétique et leur souveraineté.

Les incidents de Leipzig et de Bulgarie soulèvent, eux aussi, des questions de sécurité préoccupantes. À Leipzig, un drone équipé d’un dispositif explosif a été découvert à proximité d’avions-cargos ukrainiens ; l’enquête allemande cherche encore à déterminer les responsables et l’éventuelle implication d’une puissance étrangère. En Bulgarie, un drone a explosé près de la frontière roumaine et d’infrastructures gazières ; les premières analyses bulgares évoquent un modèle de leurre utilisé par les forces ukrainiennes, tout en indiquant qu’aucun élément ne permettait alors de conclure à une action intentionnelle. 

Voilà le problème : dans une Europe déjà exposée aux opérations clandestines, aux sabotages et aux attaques hybrides, l’incertitude elle-même devient un risque politique. Une future adhésion ne peut être fondée sur le principe selon lequel toute question embarrassante serait nécessairement une « manipulation russe ».

Autre sujet trop souvent évacué : le contrôle des armes livrées à l’Ukraine. Oui, les autorités européennes coopèrent avec Kiev pour surveiller les armes perdues, volées ou saisies. Oui, les données disponibles ne démontrent pas l’existence d’un détournement massif et organisé vers les réseaux criminels de Marseille, Bruxelles ou d’autres villes européennes. Une étude du Parlement européen relevait même que les éléments disponibles faisaient plutôt apparaître des transactions opportunistes à petite échelle et un risque de trafic jugé faible par Frontex. 

Mais l’absence de preuve d’un trafic massif ne signifie pas que le contrôle est parfait. Dans un pays en guerre, où circulent des quantités considérables d’armes, de munitions et d’explosifs, la traçabilité doit être totale, vérifiable et indépendante. Il ne suffit pas d’invoquer la confiance entre alliés. Il faut des inventaires, des audits, des inspections, des mécanismes de récupération et des sanctions en cas de disparition.

La même exigence vaut pour les milliards européens et américains mobilisés au titre de l’aide, de la reconstruction et du soutien budgétaire. La Commission européenne reconnaît les progrès réalisés par l’Ukraine dans la lutte contre la corruption, mais elle demande aussi de consolider l’indépendance des institutions anticorruption et de prévenir tout retour en arrière. Elle souligne que la lutte anticorruption et l’État de droit constituent des conditions centrales de l’utilisation crédible de l’aide internationale.  

Autrement dit, même Bruxelles ne prétend pas que le problème est réglé. Pourquoi les opinions publiques européennes devraient-elles, elles, s’interdire de poser la question ?

Le débat ne devrait donc pas opposer les « amis de l’Ukraine » aux prétendus « agents de Moscou ». Il devrait porter sur les conditions concrètes d’une éventuelle adhésion.

L’Ukraine pourrait un jour rejoindre l’Union européenne. Mais ce jour ne viendra que si elle démontre durablement :

  • l’indépendance réelle de sa justice et de ses institutions anticorruption ;
  • la transparence complète de l’utilisation des fonds européens et internationaux ;
  • la traçabilité des armes et équipements fournis par les États membres ;
  • la coopération pleine et entière avec les enquêtes judiciaires européennes ;
  • le respect effectif des minorités, des libertés publiques et de l’État de droit ;
  • sa capacité à appliquer l’intégralité de l’acquis communautaire.

Il faudrait également répondre à une question rarement posée : l’Union européenne a-t-elle les moyens institutionnels, financiers et sociaux d’accueillir un pays de cette taille, ravagé par la guerre, confronté à une reconstruction gigantesque et susceptible de peser lourdement sur la politique agricole, les fonds de cohésion, les équilibres budgétaires et les décisions communes ?

L’Ukraine ne doit pas être condamnée à rester éternellement aux portes de l’Europe. Mais l’Europe ne doit pas davantage être sommée d’ouvrir ses portes sans contrôle, au nom de la culpabilité, de l’émotion ou de la peur de déplaire.

Soutenir l’Ukraine dans sa résistance est une chose. Lui accorder un blanc-seing institutionnel en est une autre. L’Union européenne n’est pas une alliance militaire, ni une prime au courage, ni une immunité diplomatique. Elle repose sur des règles.

Si l’Ukraine les respecte, elle aura vocation à devenir un État membre. Si elle ne les respecte pas, son adhésion devra être reportée — aussi longtemps que nécessaire. La paix mérite notre solidarité. L’Europe, elle, mérite notre lucidité.

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