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Pénurie à l’hôpital : et si on mobilisait enfin nos pensionnés ?


Depuis le 1er juillet, les hôpitaux peuvent engager des pensionnés en flexijob, y compris comme infirmiers ou aides-soignants. Alors que les services saturent, que les listes d’attente s’allongent et que les soignants craquent, ce levier reste sous-exploité. Il est temps de transformer l’expérience des seniors en réponse concrète à la pénurie. 

Des lits fermés, des équipes à bout

Le constat est brutal, et il est quotidien. En Belgique, ce sont encore plus de 2 600 lits d’hôpital qui restent fermés, faute de personnel. Cela représente près de 5% de la capacité totale, et jusqu’à 16% en soins intensifs dans certaines régions. Derrière ces chiffres, il y a des patients qui attendent plus longtemps, des opérations reportées, des urgences saturées, et des soignants épuisés qui tiennent à bout de bras. 

Dans le même temps, une réforme discrète mais potentiellement déterminante est entrée en vigueur le 1er juillet 2026 : depuis cette date, les secteurs des soins de santé peuvent recourir aux flexijobs pour toutes les fonctions, y compris les actes de soins, à condition que le travailleur dispose des diplômes et qualifications requis. Autrement dit : un infirmier, une aide-soignante ou un kinésithérapeute pensionné peut désormais revenir à l’hôpital en flexijob, sur des shifts précis, sans remettre en cause sa pension.

Un réservoir de compétences immédiatement mobilisable

Combien de pensionnés sont déjà en flexijob ? Près de 262 000 Belges ont combiné leur statut avec un flexijob l’an dernier, en hausse de 14% par rapport à 2024. Dans le secteur des soins, près d’un flexijobber sur trois est pensionné (29,5%). Ces chiffres prouvent deux choses.

Premièrement, le dispositif existe et fonctionne. Deuxièmement, il reste massivement sous-utilisé par rapport aux besoins. Combien d’anciennes infirmières de bloc, d’ex-aides-soignantes en gériatrie, d’anciens secrétaires médicaux ou agents de logistique hospitalière sont prêts à reprendre quelques heures par semaine, mais ne trouvent pas d’offre claire, structurée, adaptée à leur rythme ?

Prenons trois profils-types, réels et reproductibles :

  • Marie, 67 ans, ancienne infirmière de bloc opératoire, pensionnée depuis trois ans. Elle accepte aujourd’hui deux shifts de 8 h par semaine en salle d’opération, sur des pics d’activité. Elle ne « remplace » personne : elle permet à l’équipe de tenir sans devoir fermer une salle.
  • Pierre, 65 ans, ex-secrétaire médical dans un service de médecine interne. Il assure trois demi-journées par semaine à l’accueil téléphonique des urgences, fluidifiant les prises de rendez-vous et l’orientation des patients.
  • Fatima, 66 ans, ancienne aide-soignante en gériatrie. Elle revient un week-end sur deux en unité de soins de longue durée, apportant une présence rassurante pour les patients et un soulagement concret pour les équipes jeunes en sous-effectif.

Ces profils ne sont pas des exceptions. Ils sont la preuve qu’une main-d’œuvre qualifiée, fiable et immédiatement opérationnelle dort dans nos maisons de retraite et nos quartiers.

Pourquoi ce potentiel reste-t-il sous-utilisé ?

Si le flexijob des pensionnés est un levier si évident, pourquoi n’est-il pas généralisé ? Plusieurs freins se cumulent.

1. La complexité administrative. Pour un chef de service ou une direction d’hôpital, monter un contrat-cadre, vérifier les conditions trimestre par trimestre, gérer les shifts de flexijobbers représente une charge supplémentaire, souvent dissuasive. Beaucoup d’établissements ignorent même qu’ils peuvent désormais ouvrir des fonctions de soins en flexijob, et pas seulement des postes de soutien. 

2. La méconnaissance du dispositif. Du côté des pensionnés eux-mêmes, beaucoup ne savent pas qu’ils peuvent travailler en flexijob sans perdre leur pension, avec un revenu net exonéré d’impôts (pour les 65 ans et plus) et sans plafond annuel. Les pensions anticipées, elles, doivent simplement respecter certaines conditions de trimestre, mais le régime reste très avantageux. 

3. Des idées reçues tenaces. « Les seniors ne sont plus assez performants. » « Cela cannibalise les jeunes. » « C’est une rustine, pas une solution. » Autant de mythes qui ne résistent pas à l’expérience de terrain. Dans les services qui ont franchi le pas, les pensionnés en flexijob sont d’abord perçus comme des tuteurs informels, des stabilisateurs d’équipe, des relais d’expérience qui améliorent la qualité des soins et réduisent le turnover.

Transformer le potentiel en réalité : quatre mesures concrètes

La pénurie n’est pas une fatalité. Elle est aussi le résultat de choix. Voici quatre pistes pour transformer le potentiel des pensionnés en flexijob en réponse structurelle.

1. Créer des « banques de shifts » dédiées aux pensionnés, par service.
Urgences, bloc, gériatrie, soins intensifs : chaque service devrait disposer d’un fichier de pensionnés qualifiés, avec leurs disponibilités (matin, soir, week-end, nuit) et leurs compétences précises. Un référent RH ou un cadre infirmier pourrait gérer les appels, les plannings et les contrats-cadres. Concrètement : un ancien infirmier de bloc reçoit une notification : « Besoin d’un IBODE demain 7h–15h, bloc 3. » Il accepte ou refuse en un clic.

2. Simplifier les démarches pour les hôpitaux publics et privés.
Il faut des contrats-cadres types, des notices claires, un guichet unique (régional ou fédéral) pour accompagner les établissements qui veulent lancer des flexijobs de soins. La loi du 28 juin 2026 a déjà ouvert la voie : elle permet désormais de limiter le recours aux flexijobs à une proportion du volume total de travail (sur le modèle des crèches, avec un plafond de 20%). Cette souplesse doit être utilisée pour rassurer les directions et sécuriser les équipes.

3. Valoriser les « seniors experts » dans la communication hospitalière.
Campagnes internes (« Revenez nous aider quelques heures par mois ») et externes (« Nos aînés sauvent nos urgences ») doivent mettre en avant des profils concrets, des témoignages, des chiffres. Il ne s’agit pas de « faire travailler les vieux », mais de reconnaître leur expertise comme un atout stratégique pour la continuité des soins.

4. Prévoir des incitants sectoriels dans les services les plus touchés.
Urgences, gériatrie, bloc, soins intensifs : les partenaires sociaux (CP 330 et autres) pourraient négocier des primes spécifiques, des avantages en nature (parking, repas, formations continues gratuites) ou des aménagements horaires pour les pensionnés en flexijob. L’objectif : rendre ces postes attractifs, pas seulement « utiles ».

Choisir de soigner mieux, maintenant

La réforme de juillet 2026 est une opportunité historique. Elle permet de mobiliser, sans coût exorbitant, des décennies d’expérience accumulée dans nos hôpitaux. Elle permet aux pensionnés de rester utiles, de compléter leur revenu sans fiscalité lourde, et de transmettre leur savoir-faire aux plus jeunes. Elle permet aux hôpitaux de couvrir des shifts critiques, de réduire la pression sur les équipes et, in fine, d’améliorer la qualité des soins. 

La pénurie n’est pas qu’une question de budget ou de formation. C’est aussi une question de mobilisation des ressources existantes. Choisir de ne pas utiliser ce réservoir de compétences, c’est choisir de laisser des lits fermés, des listes d’attente qui s’allongent, des soignants qui craquent. 

Le flexijob des pensionnés n’est pas une rustine. C’est un pont entre générations, un levier de cohésion, et peut-être la clé pour que nos hôpitaux cessent de couler. Il est temps de le traiter comme tel.

Carl-Alexandre Robyn

Essayiste politique, observateur des politiques sociales, des flux migratoires et des dynamiques démographiques. Auteur des livres « Le suicide démographique belge », et « La Belgique en changement de peuple« , 2026.

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