
Un slogan devenu contre-sens
Le « vivre-ensemble » est aujourd’hui invoqué comme une évidence morale, un impératif catégorique au-dessus de tout débat. Mais pour une part croissante de la population belge, ce slogan ne signifie plus ce qu’il prétend dire. Il est devenu, dans les faits, l’antithèse de ce qu’il annonce : non pas la construction d’un destin commun, mais l’acceptation résignée d’une fragmentation durable.
Ce renversement de sens n’est pas anodin. Il traduit une expérience concrète : celle d’une société où les mots de la cohésion masquent la réalité des séparations.
Ce que les Belges éprouvent au quotidien
Pour l’habitant de Molenbeek, de Schaerbeek ou d’Anderlecht, le « vivre-ensemble » ne ressemble pas à une fraternité publique. Il ressemble à une cohabitation sous tension : des écoles où les enfants de différentes origines ne se fréquentent plus, des parcs où les communautés se répartissent spatialement, des services publics où les incompréhensions s’accumulent.
Pour le travailleur de Charleroi, de Liège ou du Borinage, le « vivre-ensemble » ne se traduit pas par une solidarité retrouvée. Il se traduit par une précarité partagée dans des quartiers où les tensions montent, où les repères s’effacent, où la confiance s’érode.
Pour le citoyen de Flandre ou de Wallonie, le « vivre-ensemble » n’évoque plus un projet national. Il évoque une Belgique éclatée, où les communautés linguistiques, ethniques et religieuses se côtoient sans se reconnaître, où les appartenances se multiplient tandis que l’appartenance commune s’affaiblit.
L’antithèse vécue
Ainsi, pour la plupart des Belges, l’antithèse du « vivre-ensemble » ne réside pas dans le rejet de l’autre. Elle réside dans :
- La juxtaposition plutôt que l’intégration : des populations qui se croisent sans se mélanger, qui coexistent sans partager.
- Le repli communautaire plutôt que l’appartenance nationale : chacun refluant sur ses propres réseaux, ses propres normes, ses propres références.
- Le déni des élites plutôt que la reconnaissance des fractures : un discours officiel qui nie la réalité des séparations et culpabilise toute mise en cause de la situation.
En somme, le « vivre-ensemble » est devenu, pour beaucoup, l’euphémisme d’un « chacun chez soi » toléré, voire encouragé par une politique qui a renoncé à construire un commun.
La vérité d’un constat
Dire cela n’est pas un acte de misanthropie. C’est un acte de lucidité. Le « vivre-ensemble » ne peut être un slogan creux. Il doit redevenir un projet, avec des conditions, des exigences et des limites.
Tant que les responsables politiques continueront à invoquer ce mantra sans poser les cadres concrets d’une intégration réelle, il restera ce qu’il est devenu : l’antithèse de ce qu’il promet, le masque d’une fragmentation acceptée, le symptôme d’un renoncement à construire un destin commun.
Les Belges méritent mieux qu’une incantation. Ils méritent une politique.

