
L’argument le plus courant en faveur de la régularisation des travailleurs sans papiers est simple : ils cotisent, consomment, paient des impôts, donc il vaudrait mieux les sortir de l’ombre. Cet argument n’est pas faux en soi, mais il est trop court. Il oublie qu’une régularisation large agit aussi comme un signal : elle réduit le coût politique d’une présence irrégulière et peut créer un appel d’air vers de nouvelles arrivées ou vers de nouvelles filières de travail informel. Une mesure présentée comme ponctuelle devient alors un mécanisme de normalisation.
Sur le plan du marché du travail, la régularisation n’efface pas la réalité qui a précédé : des employeurs ont bénéficié d’une main-d’œuvre flexible, peu protégée, souvent sous-payée, et parfois utilisée pour contourner les règles sociales. En régularisant a posteriori, on peut involontairement valider ce modèle économique au lieu de le corriger. Le risque est de sanctuariser les secteurs qui prospèrent grâce à la précarité, au lieu d’assainir le marché du travail.
Il y a aussi un effet budgétaire et administratif moins visible : une régularisation large implique des coûts de traitement, de contrôle, d’accompagnement, de logement, de santé, de scolarisation familiale et de contentieux. Même si une partie est compensée par les cotisations, l’équation n’est pas automatiquement gagnante. L’idée selon laquelle la régularisation serait mécaniquement rentable est donc trop simpliste.
Le piège idéologique
Le piège idéologique est plus profond. Régulariser massivement des personnes “parce qu’elles travaillent” revient à dire, implicitement, que la dignité d’accès aux droits dépend d’abord de l’utilité économique. On ne régularise plus au nom d’un cadre politique clair, mais au nom d’une fonction rendue au marché. C’est une logique utilitariste : tu sers, donc tu peux rester.
Or cette logique déplace la question centrale. Une société de droit ne devrait pas fonder ses règles migratoires uniquement sur l’appoint de main-d’œuvre dont elle a besoin à court terme. Si elle le fait, elle réduit les personnes à des variables d’ajustement économiques. Cela alimente une vision instrumentale de l’étranger : utile quand il travaille, invisible quand il dérange, régularisable quand le patronat en a besoin.
Cette approche a aussi un effet politique pervers : elle brouille la frontière entre le droit et l’opportunité. À force d’ouvrir des exceptions, on transforme l’exception en norme, puis la norme en expectative. Le débat public glisse alors du respect des règles vers la gestion permanente des dérogations.
Le problème pour le monde du travail
La régularisation des sans-papiers peut sembler favorable aux travailleurs, mais elle peut aussi fragiliser les autres salariés. Tant qu’une partie de la main-d’œuvre reste dans l’irrégularité, elle sert de réservoir à bas coût. Cela exerce une pression à la baisse sur les salaires, sur les conditions de travail et sur la capacité de négociation collective. Le résultat n’est pas seulement une injustice pour les sans-papiers eux-mêmes, mais une concurrence sociale qui affecte tout le bas du marché du travail.
Il faut donc être cohérent : si l’objectif est de protéger les salariés, il ne suffit pas de régulariser après coup. Il faut surtout lutter contre les employeurs qui organisent la dépendance administrative, sanctionner les abus, renforcer les inspections et couper la rente du travail illégal. Sans cela, la régularisation devient un mécanisme de rattrapage qui laisse intact le système qui a produit la précarité.
Une meilleure ligne politique
La critique de la régularisation de masse ne signifie pas qu’il faut refuser toute issue individuelle. Il existe des situations humaines concrètes, parfois dramatiques, où un examen au cas par cas peut se défendre. Mais il y a une différence majeure entre une politique discrétionnaire, ciblée et restrictive, et une logique de régularisation large qui finit par devenir un régime parallèle d’accès au séjour.
La ligne politique cohérente consiste plutôt à :
- contrôler réellement l’emploi illégal,
- sanctionner les employeurs qui l’organisent,
- limiter les effets d’appel liés aux régularisations massives,
- réserver les admissions à des cadres clairs, lisibles et exceptionnels,
- et ne pas faire du travail un quasi-droit automatique au séjour.
Autrement dit, il ne s’agit pas de nier la réalité du travail des sans-papiers, mais de refuser que ce travail serve de justification générale à une régularisation de masse. Sinon, on traite les symptômes tout en consolidant la cause.
Formulation synthétique
Notre thèse peut se résumer ainsi : régulariser largement les sans-papiers qui travaillent, ce n’est pas seulement “humaniser” une situation existante ; c’est légitimer un système fondé sur l’irrégularité, renforcer la dépendance à une main-d’œuvre vulnérable, et réduire la politique migratoire à une logique d’utilité économique. Le piège est donc double : on croit corriger une injustice, mais on en institutionnalise la logique.

