
Introduction – Le choc groenlandais
Imaginons l’impensable : les États-Unis décident d’annexer le Groenland, territoire autonome relevant du Royaume du Danemark, État membre fondateur de l’OTAN. Un tel acte ne serait pas une simple crise diplomatique ou un énième épisode de tension transatlantique. Il constituerait un séisme stratégique majeur, révélant une vérité longtemps occultée : l’OTAN ne survivrait pas à l’agression d’un de ses membres contre un autre.
Dans ce scénario, l’Alliance atlantique ne serait pas seulement affaiblie ; elle serait conceptuellement morte. Car une alliance militaire dont le membre le plus puissant peut absorber ou menacer un membre plus faible sans réaction collective cesse instantanément d’être une alliance. Elle devient une fiction institutionnelle.
De cette mort découle une nécessité historique : la naissance d’une DAE – Défense Autonome Européenne.
I. L’OTAN : une alliance fondée sur une promesse devenue intenable
1. L’article 5 comme pilier moral et stratégique
L’OTAN repose sur un principe simple : l’attaque contre l’un est une attaque contre tous. Cette promesse n’est pas seulement militaire ; elle est morale et politique. Elle suppose l’égalité souveraine des membres, indépendamment de leur puissance réelle.
Si les États-Unis annexaient le Groenland, ils violeraient directement l’esprit – sinon la lettre – de ce pacte. Un membre fort s’attaquerait à un membre faible, tout en étant le garant principal de la sécurité collective. Aucun mécanisme crédible de sanction ou de riposte ne pourrait être activé sans absurdité stratégique.
2. L’impossibilité d’une réponse collective
Face à une telle annexion, trois options s’offriraient théoriquement à l’OTAN :
- Réagir militairement contre les États-Unis : option irréaliste et suicidaire.
- Condamner symboliquement sans agir : aveu d’impuissance.
- Se taire ou légitimer l’acte : négation du sens même de l’Alliance.
Dans les trois cas, l’OTAN perdrait toute crédibilité. Une alliance qui ne protège pas ses membres les plus vulnérables n’est plus une alliance, mais un rapport de vassalité.
II. La fin de l’illusion atlantiste
1. La dépendance stratégique européenne mise à nu
Depuis des décennies, l’Europe a délégué sa sécurité aux États-Unis, en échange d’une protection nucléaire et conventionnelle. Cette délégation reposait sur la croyance que les intérêts américains et européens étaient fondamentalement alignés.
L’annexion du Groenland démontrerait l’inverse : lorsque les intérêts stratégiques, économiques ou géopolitiques américains l’exigent, les alliés deviennent secondaires.
2. Le retour brutal de la realpolitik
Un tel acte marquerait le retour assumé d’une realpolitik de puissance brute, y compris entre alliés. Il rappellerait que les États-Unis ne sont pas une « puissance garante de l’ordre », mais un État défendant ses intérêts propres, comme tous les autres.
Ce constat n’est pas anti-américain. Il est adulte.
III. Pourquoi l’OTAN ne peut pas être réformée
Face à une crise de cette ampleur, certains plaideraient pour une « refondation » ou une « européanisation » de l’OTAN. Ces pistes sont illusoires.
- L’OTAN est structurellement asymétrique : les États-Unis en sont l’alpha et l’oméga.
- Son commandement, sa doctrine, ses capacités clés restent américaines.
- Toute réforme profonde supposerait un renoncement volontaire de Washington à sa primauté stratégique, ce qui est politiquement impensable.
L’OTAN ne mourrait donc pas par accident, mais par contradiction interne.
IV. Vive la DAE : Défense Autonome Européenne
1. Une nécessité, non un luxe
La DAE ne serait pas un projet idéologique, mais une réponse de survie. Elle partirait d’un principe simple : aucun État européen ne doit dépendre d’une puissance extra-européenne pour garantir son intégrité territoriale.
2. Les piliers de la DAE
Une Défense Autonome Européenne crédible reposerait sur :
- Un commandement stratégique européen intégré, indépendant de toute tutelle extérieure.
- Une base industrielle et technologique de défense européenne, protégée et consolidée.
- Une dissuasion européenne pluralisée, s’appuyant sur les capacités existantes (notamment françaises), mises au service d’une doctrine commune.
- Une clause de défense mutuelle réellement opérante, politiquement et militairement.
3. Une Europe puissance, pas une Europe empire
La DAE ne viserait ni l’expansionnisme ni la confrontation systématique. Elle incarnerait un souverainisme de responsabilité : la capacité de dire non, y compris à ses alliés historiques, lorsque les intérêts vitaux européens sont en jeu.
Conclusion – Mourir pour renaître
L’hypothèse d’une annexion américaine du Groenland agit comme un révélateur brutal. Elle montre que l’OTAN, loin d’être éternelle, repose sur un équilibre politique fragile, conditionné à la retenue du plus fort.
Si cette retenue disparaît, l’Alliance disparaît avec elle.
Alors, oui : l’OTAN mourrait.
Mais de cette mort pourrait naître enfin une Europe adulte sur le plan stratégique.
Vive la DAE.

